Thomas Hirschhorn

Thomas Hirschhorn : « Ici, je me sens plus libre pour m’adresser à l’univers »

Il est originaire de Suisse. Il est mondialement connu… et reconnu. Et c’est en Seine-Saint-Denis que Thomas Hirschhorn, artiste plasticien, a posé valises, crayons, cartons et autres instruments de création, depuis quatre ans déjà. Avant de s’envoler pour les Etats-Unis, où se tiendra sa nouvelle exposition, Thomas Hirschhorn a accordé un entretien à Etudiant93, dans son atelier d’Aubervilliers.

Etudiant93 : Pourquoi vous êtes vous installé en Seine-Saint-Denis ?
Thomas Hirschhorn : Pour des raisons purement financières ! Avant j’étais basé sur Paris, dans des petits ateliers. Mais je manquais de place. Alors il faut chercher là où les prix sont abordables ! C’est le problème de tout artiste.

Après, j’ai toujours bien aimé le coin : il y a de l’espace, tout n’est pas encore figé… Je me sens plus près de New York ou de New Dehli ici qu’à Paris. Si l’on habite dans le 5ème [arrondissement] par exemple, si l’on travaille en face du Panthéon, on ne pense pas à l’universel, on est inscrit dans une histoire spécifique. Ici, il n’y a pas cette vie de village, cet esprit de quartiers. Du coup, je me sens plus relié au monde, je me sens plus libre pour m’adresser à l’univers.

Etudiant93 : Ici, dans le 93, vous avez marqué beaucoup d’esprits par l’expérience du « Musée précaire Albinet » : dans un bâtiment précaire, monté sur un terrain vague, se sont succédées pendant plusieurs semaines des œuvres originales de Mondrian, Duchamp, Dali… prêtées par le Centre Pompidou et le Fonds national d’Art contemporain. Que retenez-vous de cette expérience ?
T. Hirschhorn : C’était une très belle expérience et tant mieux s’il y a des souvenirs et des retombées positives pour quelques individus. C’est vrai que par exemple, il y a un jeune des cités qui a travaillé avec moi à l’atelier et qui en septembre va intégrer l’école des Beaux Arts à Ruel Malmaison. C’est bien…

Etudiant93 : Vous avez une démarche intéressante : celle d’aller vers les gens en exposant vos œuvres dans la rue par exemple, pour qu’elles atteignent un public « autre », qui ne serait peut-être pas allé au musée…
T. Hirschhorn : Je travaille dans des musées, pour des galeries commerciales… mais aussi dans la rue. Les deux m’intéressent. C’est vrai que la démarche de travailler, d’exposer dans la rue est intéressante… pour qu’aucun public ne soit exclu. L’art ne doit pas s’adresser à un public spécifique. Il s’adresse à tout le monde.

Etudiant93 : Pourtant, vous réfutez la dimension « sociale » qui est parfois attribuée (par les journalistes, le public…) à vos œuvres et vous vous décrivez comme un artiste, qui fait son travail…
T. Hirschhorn :
Je suis un artiste, je ne suis pas un politicien ou un travailleur social ! L’art c’est quelque chose qui a une force incroyable. Contrairement à l’économie, à la politique, l’art peut encore apporter de la nouvelle matière à penser. Si vous faîtes de l’art, vous n’avez pas de but, contrairement au travail social, qui en a un, concret. La seule mission de l’artiste est de continuer à constituer son œuvre.

Donc il est important de faire la distinction. J’ai travaillé avec de nombreux travailleurs sociaux au cours de l’expérience du Musée précaire Albinet. C’était très beau, ils ont eu de très bons résultats. Moi, je faisais mon travail d’art, qui est important aussi, universel, qui peut se confronter à tout le monde. Il est important que je garde cette ligne de conduite (d’artiste), que je garde cette pensée pour que mon travail aboutisse. Si je faisais l’amalgame, il serait difficile de tenir le projet et aussi de supporter un échec. Un artiste peut s’exposer à un échec, pas le travailleur social.

Etudiant93 : Si ce n’est social, quel était le but artistique d’une expérience telle le Musée précaire ?
T. Hirschhorn :
Partager l’expérience, l’art, c’est ça le plus important. Après le Centre Pompidou, qui était partenaire de l’opération, a embauché trois personnes. Ca c’est bien et c’est grâce à tout le monde que cela a pu marcher. Mais ce n’était pas le but. Le résultat c’est d’avoir manifesté, d’avoir affirmé que l’art peut apporter quelque chose, qu’il peut poser des questions, à tout le monde. C’est une très belle expérience, qui reste fragile, voire critiquable, mais reste importante.

Ce que je trouve beau, c’est que l’art peut avoir une place dans l’être, dans chacun. Cette expérience l’a démontré. L’art peut permettre de manifester, il a une force transformatrice. Les gens le comprennent.

Etudiant93 : L’art, surtout contemporain, est parfois difficile à comprendre. On lui reproche parfois d’être « élitiste ». Pourtant, selon vous, une œuvre n’a pas besoin d’être expliquée pour atteindre son but ?
T. Hirschhorn :
Non, car tout est dedans ! Une œuvre aura été réfléchie pendant des jours, pendant des semaines, pendant des mois… alors tout y est ! J’ai des raisons pour la faire. Après, on la confronte au public et l’art peut engager son dialogue direct avec le public. Soit l’art arrive à son but, soit le spectateur n’a pas été suffisamment attentif, mais en tout cas il n’y a pas besoin de texte explicatif ou de personne pour expliquer l’œuvre. Ce qui m’intéresse c’est de faire une œuvre dans laquelle les gens vont se sentir impliqués. A partir de là, tout est là, et les gens sont libres de s’impliquer ou non. Je pense que via le travail on peut établir le dialogue. Des fois j’y arrive, des fois non. L’art est capable… sinon je ne continuerai pas ce métier !

L’art peut changer le regard, la réflexion. L’art peut faire faire des choses auxquelles on ne pensait pas. L’art peut vous faire posez des questions auxquelles vous ne pensiez pas ou que ne vous vouliez pas vous poser. L’art peut avoir un impact.

Etudiant93 : Vous qui dans vos œuvres dénoncez beaucoup d’absurdités de cette société, du monde dans lequel nous vivons, dans quel état d’esprit vous trouvez-vous ? Etes-vous optimiste par rapport à l’avenir ?
T. Hirschhorn :
Quand vous êtes artiste, vous n’êtes pas optimiste, ni pessimiste. La question ne se pose pas, je fais mon travail, c’est tout. Je veux être heureux et je suis heureux si j’arrive à faire quelque chose. Il ne faut pas se lamenter. D’ailleurs je ne me sens pas complètement incompris. Etre artiste, c’est prendre le risque de ne pas être compris ou d’être critiqué. Il faut l’accepter.

Je ne me plains pas du tout. Il y a aussi des beaux moments, qu’il ne faut pas oublier non plus : des moments de rencontres, des moments où l’on crée l’évènement…

Etudiant93 : Pourquoi avez-vous signé l’ « Appel des 93 »* ?
T. Hirschhorn : Je suis solidaire avec cette région. J’habite ici, j’ai mes voisins, je partage leurs problèmes. Et puis, je trouve que c’est bien ici ! Il y a une sorte de réalité qui m’intéresse : vous devez rester éveillés, lucides, vous questionner en permanence. Je ne cherche pas le luxe, la tranquillité ou le confort.

* Liste de 93 personnalités soutenant la Seine-Saint-Denis

Amandine Cauchy – le 7 septembre 2005