Madame la Blanche et Eve la Noire

Articles Amandine Cauchy | Madame la Blanche et Eve la Noire

Qui sont les icônes de la nouvelle Afrique du Sud ? Deux personnages de la bande dessinée Madame & Eve : « Madame », alias Gwen Anderson, et Eve Sisulu, sa domestique. Madame personnifie la petite-bourgeoise blanche qui tente tant bien que mal de s’adapter aux bouleversements de son pays. Parmi ses résolutions de l’année : apprendre la différence entre la machine à laver et le lave-vaisselle. Eve, de son côté, ne perd jamais l’occasion de se taire. Signe distinctif : le plumeau qu’elle ne lâche pas et les petits boulots auxquels elle se livre pour arrondir ses fins de mois. Deux rivales, complices parfois, tour à tour ironiques, caustiques, piquantes ou désabusées par le monde qui les entoure.

L’air de rien mais très habilement, la bande dessinée traite avec humour et dérision des relations entre les Noirs et les Blancs, si longtemps marquées par la haine. Derrière cette petite révolution, ils sont deux : Stephen Francis, qui remplit les bulles, et Rico Schacherl, qui dessine. L’aventure a pour point de départ le dépaysement du premier. De nationalité américaine, Stephen Francis, fraîchement marié avec une Sud-Africaine, débarque dans le pays à la fin des années 1980. C’est en observant sa belle-famille que lui vient l’inspiration, sidéré qu’il est par la nature des relations qu’il découvre.

Les premières cases sont publiées en 1992, deux ans avant les premières élections multiraciales qui portent l’ANC de Nelson Mandela au pouvoir. Depuis, Madame & Eve a évolué au rythme des poussées démocratiques du pays. Après le premier jet publié dans le Weekly Mail – actuel Mail & Guardian -, la BD a traité de l’émergence d’une nouvelle élite noire, des fluctuations de la monnaie, des polémiques suscitées par les visites officielles du président Thabo Mbeki à l’étranger… Toujours sans tabou. Et assez adroitement pour ne pas déplaire.

Selon John Daniel, directeur des recherches au Human Sciences Research Council, « le fait que la BD se moque de la dame blanche, la rendant plutôt idiote, la démystifie aux yeux du lecteur ». Selon certaines études, la BD aurait grandement contribué à l’évolution des mentalités et des comportements. Quels que soient leur couleur ou leur rang, « les gens peuvent s’identifier à chacune d’entre elles. Cela touche à des situations auxquelles chaque individu est quotidiennement confronté », explique John Daniel. Pour certains, ces deux petits bouts de femmes ne sont pas des personnages de fiction. Elles sont devenues leurs porte-parole. Même Thabo Mbeki se dit être leur plus grand fan ! Au bout de deux ans d’existence, « Madame commençait à devenir trop libérale, et le contraste entre elle et sa servante s’amenuisait ! On a donc introduit le personnage de sa mère », explique à l’AFP Rico Schacherl. La mère ? Une sexagénaire accro au gin-tonic qui, elle, n’a pas du tout intégré la nouvelle donne.

Aujourd’hui, le succès est indiscutable. Madame & Eve paraît dans treize journaux et se décline en séries télévisées ; des albums sont traduits dans plusieurs langues et son site reçoit 50 000 visites par jour… Comme quoi on peut rire de tout, même d’une Madame qui, en regardant la neige tomber, s’exclame devant sa domestique atterrée : « Regardez ces milliers de flocons ! Il n’y a rien de plus beau qu’une Afrique du Sud blanche ! »

Amandine Cauchy – le 11 mai 2004