La femme-tronc de Trafalgar Square

Articles Amandine Cauchy | La femme-tronc de Trafalgar Square

Trafalgar Square est flambant neuf. Il est même plus que jamais prêt à accueillir les touristes, après les laborieux travaux qui l’ont rendu piétonnier. Une ombre subsiste pourtant au tableau : le « quatrième pilier » est toujours vide. L’histoire ne date pas d’hier, cela fait plus de 150 ans que ce pilier est l’objet des plus vives disputes.

A l’image de ses trois comparses, il aurait dû accueillir une belle statue de bronze. Un monument qui aurait été érigé à la gloire de tel ou tel héros national, comme Horatio Nelson, l’amiral qui remporta la fameuse bataille navale de Trafalgar. Mais, faute de moyens lors de sa construction, en 1838, la surface du 4e pilier demeurera nue. Les années passent. Tandis que les statues voisines tombent en désuétude, l’utilisation du pilier ouest devient des plus controversées. Aucun projet ne faisant l’unanimité, la place reste vacante.

Jusqu’à ce qu’une commission d’art mandatée par la mairie de Londres choisisse enfin les deux premières œuvres qui y prendront place, tour à tour. Nelson doit se retourner dans sa tombe. En effet, comme pour braver les années de querelles, l’élue représente une femme dans son plus simple appareil, privée de ses membres et enceinte.

Le modèle est Alison Lapper, née handicapée, atteinte d’un dérèglement congénital appelé la phocomélie, une malformation caractérisée par l’atrophie des membres, mains et pieds. Un modèle de courage pour toutes les femmes anglaises, un modèle parfait pour Marc Quinn, l’artiste. Las des représentations conservatrices de héros, ce dernier souhaitait apporter de la féminité à Trafalgar et « un vent de fraîcheur »dans le débat public, en célébrant « l’humanité, dans le sens large du terme ». Pari gagné pour cet artiste provocateur, héritier de Damien Hirst.

Nul doute que le pari est aussi d’ores et déjà gagné pour Alison Lapper, qui fustige l’indifférence et les préjugés qui pèsent sur les handicapés. « Une fois que je serai là, haute de mes 4,50 mètres, personne ne pourra plus m’éviter » , rayonne-t-elle. La commission pour les droits des handicapés est fière de cette réalisation, qu’elle considère comme « un pied de nez au culte de la perfection ».

Icône des handicapées, elle l’est aussi pour toute une génération de mères célibataires. Et cela la ravit au plus haut point, elle qui fut abandonnée par sa mère, qui refusait de donner de l’affection à un enfant « voué à la mort ». Du haut de son pilier, Alison régnera dès le printemps 2005, et ce pour une durée de douze à dix-huit mois. Lui succédera une œuvre d’un tout autre genre : une structure géométrique haute en couleur baptisée Hotel for the Birds , signée Thomas Schutte. Une dédicace à ceux qui n’ont jamais renié cette place, les pigeons.

Amandine Cauchy – le 15 juillet 2004