Faïza Guène

Articles Amandine Cauchy | Faiza Guène

Faïza Guène : « La cité, c’est autre chose que le foot ou du rap ! »

A vingt ans, Faïza est une jeune fille comme les autres. A cela près qu’en l’espace de quelques mois, la jeune maghrébine de Pantin s’est vue propulsée à la Une des journaux, invitée dans tous les magazines littéraires. Le nom du phénomène devenu best-seller tient en trois mots : « Kiffe kiffe demain »*. Une voix simple, sur fond mi-comique mi-tragique, d’une adolescente des quartiers, Doria. Rencontre avec la jeune écrivaine.

Etudiant93 : L’aventure « Kiffe kiffe demain », c’est un peu une drôle d’histoire ?
Faïza Guène :
Je n’étais pas préparée du tout ! Pour moi l’écriture était une passion, un passe-temps, mais cela ne m’avait jamais effleuré l’esprit que je pouvais être un jour publiée.

Quand j’ai commencé à écrire, à 17 ans, je n’avais pas l’intention de faire un « livre », je n’avais pas de but précis. M’étant déjà consacrée à l’écriture de scénarios (avec l’association « Les engraineurs », atelier d’écriture cinématographique), je voulais m’essayer à quelque chose de non scénarisé. Il s’est trouvé que le Président de l’association a appris que j’écrivais et je lui ai donc confié les trente premières pages. Quelques jours plus tard je recevais le coup de fil d’une éditrice d’Hachette Littératures, qui me parlait de se rencontrer, de signer un contrat…

Etudiant93 : Cela a du te faire un choc !
Faïza Guène : Je n’en ai même pas parlé à mes parents tout de suite tellement c’était irréel pour moi ! Le manuscrit a été corrigé avec la maison d’édition, mais même pas beaucoup… donc je ne considérais toujours pas cela comme du travail ! Je me disais juste que ce serait chouette de voir mon livre dans ma bibliothèque !

Et puis d’un coup, tout est allé hyper vite. On ne m’avait pas préparé à la « célébrité ». A Hachette, on m’avait dit que pour un premier roman, je ne devais pas m’attendre à plus de 1000 exemplaires, ce qui me paraissait déjà beaucoup !

Petit à petit, j’ai pris conscience que mon travail plaisait, mais pas au-delà. Je ne me suis jamais dit « ça marche ! ». Je n’en ai jamais vraiment pris conscience ! Et aujourd’hui on en est à 115 000 exemplaires.

Etudiant93 : Quand tu as commencé à passer à la télé, à faire la Une des journaux, t’es-tu dis que c’était l’occasion de faire passer un message ?
Faïza Guène : Non. Et d’ailleurs, je n’ai pas de message à faire passer ! Mon livre n’est pas revendicatif, c’est un roman. C’est quelque chose de spontané, avec un truc un peu authentique. Je n’avais pas envie d’être porte-parole ou quelque chose comme ça. Mais malgré moi, comme il n’y a pas beaucoup de jeunes filles maghrébines sur le devant de la scène, tu deviens facilement une sorte de porte-parole.

C’est sûr que mon profil, à la base, étonnait : c’est une fille des cités et elle écrit ! Au final, beaucoup de gens se sont retrouvés dans mon discours ni revendicatif, ni politique. Après, c’est sûr que j’ai des idées sur des trucs qui me tiennent à cœur, comme la cité… et que certains préjugés m’énervent.

Etudiant93 : Justement, comment te sens-tu par rapport au contexte actuel, des difficultés du 93 et des jeunes qui ont du mal à s’en sortir ?
Faïza Guène : Je sais que je suis chanceuse. Mais je réalise aussi combien les rencontres sont importantes. Dans les cités, il y a des associations pour aider les jeunes… J’aurais très bien pu rester seule dans ma chambre, à écrire dans mon coin. Mais j’ai fait des rencontres, qui ont changé ma vie. Je n’aurais jamais fait la démarche toute seule !

C’est grave, le contexte actuel conditionne même tes rêves, tes ambitions. Quand je vais voir des jeunes dans des collèges ou des lycées, et que je leur demande quels sont leurs projets, et qu’ils me répondent « devenir secrétaire »… je ne dis pas que ce n’est pas bien, mais quand tu fouilles un peu, tu découvres qu’ils sont passionnés de photo, ou de musique ! Quand j’arrive à leur expliquer qu’ils peuvent y arriver, qu’ils ont le droit d’avoir des rêves, je me dis que ma réussite elle est là. Après, bien sûr, il ne faut pas tomber dans le discours inverse et leur dire qu’ils vont tous devenir des stars ! Mon parcours est à part, j’ai eu de la chance.

Etudiant93 : Si l’on reprend le titre de ton livre, toi tu te situerais plutôt côté « kif kif demain » (tout sera toujours pareil, il n’y a pas d’avenir) ou plutôt « kiffe kiffe » (demain, ce sera bien) ? En d’autres termes, es-tu optimiste sur l’avenir du 93, des jeunes ?
Faïza Guène : Oui, je suis optimiste. Encore plus maintenant. Cette expérience m’a permis de rencontrer plein de gens et j’ai vraiment l’impression que la nouvelle génération a une vraie envie d’aller de l’avant et de mettre fin à cette mauvaise image qui pèse sur elle, cette image que véhicule la télévision. C’est dingue, à cause de ça il y a même des gens qui habitent ici et qui ont peur de sortir de chez eux !

La banlieue, ce n’est pas que des problèmes. Il y a cette créativité qu’il n’y a pas autre part, un truc qu’il n’y a pas ailleurs. Bien sûr, il ne faut pas non plus se voiler la face. Les jeunes de banlieue sont aussi très marginalisés et n’ont pas beaucoup de moyens pour s’en sortir. Ce combat est plus dur pour nous, mais j’ai de l’espoir.

Etudiant93 : Pendant des mois, on t’a vue à la télé, dans les journaux. Aujourd’hui, où en es-tu ? As-tu un nouveau roman en prévision ?
Faïza Guène : En ce moment, je me consacre à l’adaptation de mon roman en scénario. Le projet du film va me prendre un petit bout de temps. Ensuite on verra. Je n’ai pas d’idée précise. Je ne pourrais jamais refaire un roman dans le même état d’esprit que le premier, ça c’est sûr.

Pour moi ce n’est pas vital d’être reconnue. Je n’ai pas changé mon style de vie : je fais toujours les mêmes trucs, je vis toujours aux Courtilières. Ca m’énerve quand on me demande « mais vous ne voulez pas déménager ? ». Je n’ai pas envie de changer, pas envie de bouger ! Si je pars, ce sera pour d’autres raisons, pour de vraies raisons… Habiter ici ça a aussi été une force !

* « Kiffe kiffe demain », chez Hachette Littératures, août 2004.
Faïza Guène est signataire de « L’Appel des 93 », liste de soutien à la Seine-Saint-Denis.

Amandine Cauchy – le 30 août 2005