Entre courir et voler, y’a qu’un pas papa

Articles Amandine Cauchy |Entre courir et voler, y’a qu’un pas papa

« Entre courir et voler, y’a qu’un pas papa », une belle leçon de vie

Cet homme-là court vite et longtemps,
et en courant il pense.
Ses jambes pensent, son cœur pense, sa pensée pense.
Sa pensée parle comme il respire…

Avec « Paradise » et « Entre courir et voler y’a qu’un pas papa », les deux pièces actuellement à l’affiche, le Théâtre de la Commune ne joue plus dans la même catégorie. Si cérébralité il y a, celle-ci est atténuée par le thème -le X- et le choc du décor chez Keene -qui contraste avec les décors dénudés chers au théâtre-, et avec le rire et la tendresse, qui dominent chez Gamblin. Dans cette dernière, le grave est porté à la dérision, par ce regard parfois triste, parfois acerbe ou désuet, que porte le personnage sur lui-même et sur sa fratrie, sur la vie et sur la mort.

Tout débute à cent à l’heure… Elégant, dans un complet noir et sa chemise blanche, l’homme débarque sur scène inopinément, en courant. Courir, bien retenir ce verbe. C’est lui qui va, à l’image du titre-même de la pièce, guider Jacques Gamblin dans la peau de Jacques, son personnage. Chronomètre en tête, dans cette course contre la montre, il parle, encore et encore, sans répit.

Et la dérision de commencer. Point de départ : la voiture, qui, semblerait-elle, « tire à droite » . Pour que s’arrête ce phénomène étrange, qu’il finit par reconnaître comme une véritable vue d’esprit -le garagiste n’a rien trouvé et les voitures, « qu’elles soient allemandes, japonaises, de chez Peugeot ou de chez Renault » semblent toutes dérailler de la même façon-, la seule issue, pour lui, est de « picoler » , puisqu’il lui est devenu « plus dangereux de conduire à jeun et phobique que bourré » . Si l’homme n’est certes pas prendre à la lettre, il émeut, dans cette détresse dont on le sent progressivement envahi. « Et là je me suis dit qu’il fallait que je travaille » prend-il conscience, qu’il travaille sur lui-même. A côté de lui, on la sent, il lui parle, la touche parfois : sa femme, la mère de son futur enfant.

C’est sur la bande d’arrêt d’urgence, sur la quatre-voies qui le mène à la maternité, que commence sa thérapie, son introspection à travers les grandes étapes de sa vie, et de ses traumatismes. Ne pouvant rester en voiture, « embuée » par son propre corps, il s’est mis à courir« comme un fou » , pour « [se] perdre » , pour « oublier [ses] peurs » . Grand maître des digressions -ou de l’art de passer du coq à l’âne sans même prendre le temps de souffler-, le personnage de Jacques nous raconte ses douleurs et ses angoisses, réveillées par l’arrivée imminente de cet enfant.

Magnifique, Gamblin l’est, dans cette interprétation de ce texte qui est le sien*. Plus connu du grand public par le cinéma – Pédale douce, Au cœur du mensonge , Les enfants du marais , Mademoiselle , etc…-, Jacques Gamblin n’a pourtant jamais décroché du théâtre, son premier amour. « Et puis l’encre s’est mise à couler, couler sur le papier. Moi qui ai tant peur des livres, je me suis mis à en écrire et ne peux plus m’en empêcher » , explique t’il. Ainsi sont nés Quincailleries , Le Toucher de la hanche et Entre courir et voler il n’y a qu’un pas papa , « trois romans qui mettent en lumière un anonyme qui se prend les pieds dans le tapis de mes obsessions ».

Les visages, les sentiments s’entremêlent avec poésie dans cette pièce, dans laquelle le spectateur, pris dans la tourmente comme un véritable confident, ne peut que sourire, même quand le tragique s’empare des mots. Parce qu’aussi on se retrouve tous un peu dans ces textes, dans cette crainte paternelle face à la venue du premier enfant, face à l’adversité des autres, et au cordon de la vie qui se consume, pour se couper définitivement, un jour. Mais la vie reprend toujours le dessus, quand « les petites fesses bien à leurs places » d’un bébé font leur apparition. Puisque dans la vie, il est important de « connaître sa chance » .

*La pièce a été adaptée du roman « Entre courir et voler il n’y a qu’un pas papa » de Jacques Gamblin publié aux éditions Le Dilettante. Jusqu’au 18 décembre au Théâtre de la Commune à Aubervilliers.

Amandine Cauchy – le 24 novembre 2004

Lire l’article ici repris dans la revue de presse du Théâtre de la Commune : http://theatredelacommune.com/fr/entre-courir.htm